L'être humain est-il bon par nature ?

L'être humain est-il bon ou mauvais par nature ? Voilà une question qui divise chez les gens à qui je parle. C'est souvent autour de l'idée du revenu de base que s'affiche la réponse : si l'objection principale est « les gens vont arrêter de travailler », la personne est quasiment systématiquement convaincue que l'humain est mauvais par nature. À l'inverse, j'ai rencontré des gens qui ont découvert l'idée et ont immédiatement accroché, portant leurs critiques sur des points plus spécifiques. Ces gens-là ont eu tendance à penser que l'humain est bon par nature.

À mon grand désespoir, le groupe des « mauvais par nature » est bien plus grand que l'autre, comme le montre la fameuse étude sur le revenu de base faite en Allemagne1. Sur le groupe interrogé, à la question « que feriez-vous avec un revenu de base », environ 70% des gens répondent qu'iels continueront de travailler. Sur le même groupe, à la question « que feraient les autres avec un revenu de base », 80% répondent qu'iels arrêteraient de travailler. Cet exemple, je trouve, illustre très bien le paradoxe et la folie de notre société : nous n'avons plus confiance en notre prochain.

Je ne saurais affirmer à quoi cela est dû. J'imagine que les médias sont en cause, à force de cultiver la peur dans les journaux télévisés et dans les journaux. L'imaginaire individualiste du capitalisme doit également jouer un rôle, la méritocratie étant une idéologie plutôt dominante aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je pense que cette question est fondamentale : comment peut-on imaginer faire la démocratie si on n'est pas capable de considérer l'autre comme une personne de confiance, qui a aussi à cœur le bien-être de notre société ? La démocratie s'exprime dans les conflits et les contradictions, mais elle nécessite aussi d'accepter que les autres ont peut-être raison. Elle nécessite que l'on comprenne qu'on partage ce monde avec des gens qui ne sont fondamentalement pas si différents de nous.

Mais alors, l'être humain est-il bon ou mauvais par nature ? Sous son apparence de question philosophique insoluble, je crois qu'on peut y apporter une réponse plus scientifique, basée sur des expériences qui ont été faites dans les vingt dernières années. En fait, je pense que c'est une question de contexte. De la même manière qu'on peut faire faire les pires actes — par exemple, voir les expériences sur la torture physique, où on fait infliger par une personne des chocs électriques à des participants qui répondent incorrectement aux questions d'un jeu2 — on peut créer des contextes dans lesquels les participants vont faire des choix qui iront dans le sens du bien commun plutôt que dans leur intérêt propre.

Ce concept, Jacques Testart l'appelle « humanitude » dans son livre L'humanitude au pouvoir. Pour moi, c'est tout simplement la vertu politique dont parle Montesquieu dans De l'Esprit des Lois. Cette vertu politique, nous l'avons toutes et tous en nous. Elle ne s'exprime pas forcément dans notre quotidien, parce que nos choix sont pris avec une immédiateté qui ne le permet pas. Mais en prenant le temps de nous éduquer, de nous exposer à d'autres points de vue, de débattre et de confronter nos opinions, nous pouvons retrouver cette vertu, nous pouvons exprimer notre « humanitude » et choisir de favoriser le bien commun de notre société.

Tout l'enjeu se trouve là : comment créer ce contexte ? Comment faire qu'on prend le temps de réfléchir ? Testart présente dans son livre nombre d'expériences autour de ce point précis, et propose avec l'association Sciences Citoyennes un outil qui a fait ses preuves : la convention de citoyens. Pour l'instant exclusivement appliquée au monde scientifique, cette méthode a permis de nombreuses remises en question d'avancées technologiques au cours des vingt dernières années. Et c'est un modèle qui me semble parfaitement adapté à la prise de décision politique !

La convention de citoyens est un outil parmi d'autres. L'important, pour moi, c'est que l'être humain est capable de prendre des décisions rationnelles, réfléchies, argumentées, si on lui en donne les moyens. Les notions de bien et de mal sont fluctuantes, culturelles, mais la vertu politique, elle, est dans la nature humaine, j'en suis convaincu.


Pour aller plus loin sur les sujets abordés ici, je vous propose la lecture du livre L'humanitude au pouvoir de Jacques Testart.

Paru en janvier 2015 aux éditions Seuil
Disponible en format ePub ou papier

Couverture du livre L'humanitude au pouvoir

Crédits photo bannière : Peace, par Thomas Hawk, CC-BY-NC (source)

  1. Impossible de retrouver la source de cette étude, en tout cas en français... Si vous l'avez, faites tourner !

  2. Voir l'expérience de Milgram